Majda Fahim

Ce que le corps essaie de faire quand on sur-contrôle

Ce que le corps essaie de faire quand on “sur-contrôle” On confond souvent l’hyper-contrôle (ou le fameux « control freak ») avec un trait de personnalité : rigidité, perfectionnisme, sens de l’organisation… Le problème avec cette lecture, c’est qu’elle ne dit rien de l’essentiel c’est-à-dire pourquoi ce besoin de contrôler est là. Une cliente me disait récemment : “Je deviens dure avec mes enfants. Je me crispe sur des détails. Je n’arrive pas à lâcher.”  Qu’est-ce qui a besoin d’être protégé ? Son corps portait les signes de cette tension : mâchoire serrée, poings tendus, hypersensibilité au bruit… Et elle se jugeait énormément et s’en voulait de ne pas être une « bonne mère ». Derrière la rigidité, il y avait une anxiété ancienne. Et derrière l’anxiété, une colère — et un chagrin, la mort de sa mère, survenue à un moment charnière : la naissance d’un enfant. Il y avait de la joie… et un deuil. Un nouveau départ… et une perte. Trop. Trop vite. En même temps. Il n’y avait pas le temps de digérer tout ça. Et surtout, il n’y avait aucune prise. Quelque chose s’est figé à cet endroit-là. Un mécanisme courant Cette histoire est une histoire particulière mais le mécanisme, lui, est courant : le sur-contrôle apparaît souvent après un ‘trop’. Ce n’est pas toujours un grand traumatisme identifiable. Parfois, c’est une période longue où il fallait gérer, encaisser, ne pas flancher — sans avoir vraiment le choix. Le corps conserve la mémoire de ces périodes où il y a eu trop, trop vite, ou trop longtemps sans possibilité de choix… et cherche ensuite à prévenir de telles menaces. C’est un peu comme s’il disait : “Je contrôle parce que ne pas contrôler m’a déjà fait trop mal.” Alors il s’organise. Il anticipe. Il verrouille. Les horaires, les routines, les repas, la maison, le moindre détail : pas pour “être parfaite”… mais pour se sentir un peu moins vulnérable. Organisation ou rigidité ? La nuance est fine entre être organisée et être rigide. L’organisation est structurante. La rigidité apparaît quand le système ne tolère plus l’imprévu : un changement de plan, une contrariété, un grain de sable. Parce que pour lui, ce n’est pas un grain de sable : c’est un risque. Et c’est là que la crispation apparaît. Pourquoi “arrêter de contrôler” ne marche pas Décider de « lâcher-prise » ne marche pas parce que ce n’est pas une question de volonté. Le sur-contrôle est une stratégie de protection. Et si on la retire brutalement, le système panique. Peut-être qu’il ne s’agit pas d’“arrêter de contrôler” mais d’observer ce qui se passe quand on relâche… 2%. Sur un détail sans enjeu vital. Laver les cheveux de son enfant une fois au lieu de deux par semaine. Reporter l’aspirateur au lendemain. Accepter qu’un repas ne soit pas aussi sain que prévu. Et remarquer ce qui se passe dans le corps quand on fait ces petits changements : est-ce qu’il y une sensation d’agacement, de crispation, de panique ? Est-ce que ça s’apaise après coup ? C’est de cette manière que que l’on peut faire comprendre doucement au système nerveux que tout va bien même si tout n’est pas “comme il faut”.

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Ce que régulation veut dire (simplement)

Ce que la régulation veut dire (simplement) On entend de plus en plus parler de régulation, notamment quand on aborde le stress, l’anxiété, le trauma ou le système nerveux. Mais concrètement, de quoi parle-t-on ? La régulation n’est pas un concept abstrait, ni une injonction à « aller mieux ». C’est une capacité vivante, profondément corporelle, que nous mobilisons – ou pas – au quotidien. La régulation en termes simples La régulation, c’est la capacité à reconnaître ce qui se passe à l’intérieur de soi — sensations corporelles, émotions, pensées — et à ajuster sa réponse à une situation donnée, en particulier en cas de stress. Autrement dit : c’est notre manière de nous adapter aux situations auxquelles la vie nous soumet. Ce que la régulation n’est pas être calme en permanence rester « zen » quoi qu’il arrive contrôler ou étouffer ses émotions Réguler, ce n’est pas supprimer l’intensité. C’est retrouver assez d’espace intérieur pour ne pas être emportée. Même quand ça secoue. Ce à quoi ça ressemble dans la vraie vie Dans le quotidien, la régulation peut être très simple et très concrète. Par exemple : « Je sens que je déborde. Mon cœur s’accélère, mes pensées s’emballent. J’ai besoin de sortir cinq minutes et de marcher pour redescendre. » Ce n’est pas une fuite. C’est une réponse adaptée à l’état du système nerveux à cet instant-là. Le rôle clé du corps Dans ce mouvement, mon corps va mobiliser l’énergie qu’il a produite pour faire face au stress. Comme cette énergie a pu circuler et se décharger, alors, peu à peu : l’apaisement revient la respiration se régule la pensée redevient plus claire La régulation passe donc très souvent par le corps, et non uniquement par la réflexion ou la compréhension mentale. Une équation simple On pourrait résumer la régulation ainsi : Conscience de son état + stratégie adaptée = régulation Sans conscience, on agit en pilote automatique. Sans stratégie, on reste coincé.e dans l’activation. Pourquoi la régulation change tout La régulation nous redonne du choix. Quand elle est absente, on réagit : on explose, on se ferme, on se dissocie, on se sur-adapte. Quand elle est présente, même partiellement, on peut : faire pause ajuster répondre autrement C’est souvent la première étape avant de pouvoir réellement s’asseoir avec une émotion difficile, sans se faire happer par elle. 5 techniques simples de régulation Il n’y a pas une bonne technique universelle. Il y a des outils simples, à tester, à apprivoiser, selon ce qui soutient le système nerveux de chacun.e. Voici quelques exemples accessibles : sentir le poids du corps dans les pieds ou sur la chaise soupirer longuement trois fois marcher cinq minutes à un rythme régulier (ou courir) secouer les bras, le corps, bouger librement pendant 30 secondes poser une main sur le sternum et une sur le ventre, et respirer Ce sont des micro-gestes, mais leur impact peut être profond quand ils sont faits au bon moment. Une compétence, pas une performance La régulation n’est pas un état permanent. C’est une compétence qui se développe avec le temps, l’écoute et la répétition. Plus on apprend à repérer les signaux précoces dans le corps, plus il devient possible d’intervenir tôt — avant d’être complètement débordée.

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L’anxiété ne se passe pas (que) dans la tête

Comment l’anxiété se manifeste dans le corps On a souvent tendance à réduire l’anxiété à un état mental : des pensées qui tournent en boucle, des inquiétudes pour le futur, des ruminations. Pourtant, pour beaucoup d’entre nous, l’anxiété se vit d’abord dans la chair. Un ventre soudainement noué, une mâchoire serrée au réveil ou une fatigue écrasante, sans pour autant être conscient d’être « inquiet », cela vous parle ? C’est une expérience fréquente, car, de la tête aux pieds, presque chaque système du corps peut être impacté par l’anxiété. Regardons ensemble pourquoi cela arrive et, surtout, comment ces manifestations physiques sont en réalité des messages de votre système nerveux. Pourquoi mon corps réagit-il ainsi ? Ces effets physiques sont directement liés à l’activation de la réponse sympathique, plus connue sous le nom de « combat ou fuite » (fight or flight). Face à un stress, le corps passe en « mode protection ». Il ne fait pas la différence entre un danger physique immédiat (un lion dans la savane) et un stress moderne (un email urgent, une pression sociale, une insécurité financière). Il se prépare biologiquement à faire face à un danger perçu, même si ce danger n’est pas objectif ou immédiat. Voici 5 zones où cette activation se manifeste le plus fréquemment. 1. Le ventre et la digestion : le « deuxième cerveau » Lorsque le système sympathique s’active pour gérer une urgence, la digestion n’est plus une priorité pour le corps (car l’urgence devient en effet d’envoyer du sang et de l’énergie vers le coeur et les membres). Elle ralentit ou se met totalement en pause. Ce que vous pouvez ressentir : Une sensation de « nœud » à l’estomac. De la constipation ou, à l’inverse, de la diarrhée. Des nausées ou un inconfort abdominal diffus. 2. Le visage, la tête et la gorge C’est souvent une zone où la tension s’accumule sans que l’on s’en rende compte. Avez-vous déjà remarqué que vos dents se touchent alors que vous êtes au repos ? Ce que vous pouvez ressentir : La mâchoire qui se serre (parfois la nuit, causant des grincements). Des tensions dans la gorge (« boule dans la gorge »). Une posture qui change : la tête projetée vers l’avant, la nuque qui se raidit. 3. Le cœur et le rythme cardiaque C’est le signe le plus classique de la réponse « fuite ou combat ». Le corps a besoin d’envoyer plus de sang et d’oxygène vers les grands groupes musculaires pour vous préparer à courir ou à vous défendre. Ce que vous pouvez ressentir : Des palpitations. Un rythme cardiaque qui s’accélère soudainement, même au repos. Une impression de souffle court. 4. Les muscles et les douleurs diffuses Tenir le corps en état d’alerte trop longtemps demande une énergie considérable. Les muscles restent « prêts à l’action », contractés, sans jamais avoir l’occasion de décharger cette énergie (puisque nous ne fuyons pas réellement en courant face à un email stressant). Ce que vous pouvez ressentir : Une rigidité corporelle. Des douleurs chroniques ou des tensions persistantes (dos, épaules). Paradoxalement, une sensation de faiblesse musculaire. 5. Le sommeil et la concentration C’est un cercle vicieux : un niveau élevé d’hormones de stress (comme le cortisol) et un état d’hypervigilance empêchent le système nerveux de basculer vers le repos nécessaire au sommeil. Ce que vous pouvez ressentir : Des difficultés à l’endormissement ou des réveils nocturnes. Un « brouillard mental » (brain fog) et des difficultés de concentration durant la journée. Une fatigue intense qui augmente à son tour votre sensibilité au stress. Changez de regard sur ses symptômes Il est crucial de comprendre ceci : on peut ressentir des manifestations physiques d’anxiété sans se savoir « anxieux·se » dans sa tête. Le corps a son propre langage et il réagit parfois avant que l’information n’arrive à notre conscience. Surtout, ces signes ne sont pas des défauts. Ce ne sont pas des problèmes à « corriger » ou à « faire taire » à tout prix. Ce sont des signaux de protection. Votre corps fait exactement ce pour quoi il a été programmé : il tente de vous garder en sécurité face à ce qu’il perçoit comme une menace. Au lieu de lutter contre ces sensations, je vous invite à vous poser cette question la prochaine fois que vous ressentez une tension : « De quoi mon système nerveux essaie-t-il de me protéger, là, maintenant ? » En accueillant ces sensations avec curiosité plutôt qu’avec jugement, vous faites le premier pas vers la régulation de votre système nerveux.

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Être régulé·e n’est pas être calme : une confusion fréquente

Être régulée, ce n’est pas être calme : une confusion fréquente  Après une séance de yoga restorative, une élève me confie qu’elle a eu du mal “à se relâcher” et à trouver le calme. On entendait dans son partage la crainte « Peut-être que je n’ai pas bien fait » ou « pas comme il fallait ». Quand je lui réponds que c’est justement intéressant d’observer ce qui a du mal à se poser, elle me rétorque : « Mais le but c’est d’être calme, non ? » C’est une confusion que j’entends souvent, et qui mérite d’être éclaircie. Calme ≠ régulation : ce qu’on cherche vraiment en yoga et en somatique Non, dans un travail somatique (ou même en yoga), le but n’est pas d’« être calme ». Le but, c’est la régulation. C’est-à-dire : la capacité à rester en lien avec ce qu’on ressent et à s’ajuster à ce que la vie demande… en gardant de l’espace intérieur et du choix. Dans mon travail, je reviens souvent à cette nuance : la régulation, ce n’est pas “ne plus rien ressentir”. C’est pouvoir sentir et pouvoir rester « en relation avec »…  plutôt qu’être absorbé par ce que l’on ressent.  Souvent cela suppose d’être conscient, de respirer, de bouger avec ce qui est là pour le traverser et… revenir. Pourquoi on confond “calme” et “bien-être” L’industrie du bien-être nous a vendu une chimère. On nous a fait croire que si on pratique assez de yoga, si on médite tous les jours, si on “travaille assez sur soi”, alors on atteindrait un état de zen. Dans ce calme, on imagine souvent qu’il n’y a plus de tensions, plus d’émotions « inconfortables », plus de pensées en boucle… Une sorte de hauteur où les choses ne nous atteignent plus. Le problème ? Ce “calme” peut parfois ressembler à… une forme de coupure (déconnexion ou dissociation), plutôt qu’à une vraie présence. Le risque : chercher le calme comme une forme de suppression Tous les jours dans ma pratique, je vois des femmes qui s’excusent : de leur intensité, de leur colère, de leurs larmes, de prendre trop de place ou de déranger avec leurs émotions. Des femmes à qui on a dit qu’il fallait être calmes — et à qui on propose des techniques pour cela. Or certaines pratiques dites « de régulation » deviennent en réalité des pratiques de suppression (des émotions, ressentis, pensées…). Régulation ou suppression : comment faire la différence ? La régulation, ça ressemble plutôt à : Je peux sentir ce qui est là sans me faire happer J’ai un peu plus d’espace / de souffle / d’appui L’émotion monte, circule… puis redescend La suppression, ça ressemble plutôt à : Je “me force à” être zen ou à ignorer ce que je ressens pour rester « concentrée » (une idée répandue chez les yogi.ni.s) Je me juge (“je n’y arrive pas”) Je deviens distante, absente, désintéressée Le problème de cette dernière approche est que « ce qui nous travaille » (ou ce qui nous est inconfortable) n’en disparaît pas pour autant. Ces pensées pénibles, émotions inconfortables, etc. ne sont pas « processées » ou « digérées » et s’accumulent dans nos corps sous la forme de tensions. Régulation du système nerveux : une question de flexibilité, pas d’état idéal La vraie régulation, ce n’est pas de rester dans un seul état idéal — en l’occurrence le calme. C’est une question de flexibilité entre différents états internes, en réponse à ce que la vie exige de nous. Quand on parle de régulation, on fait référence aux différents états du système nerveux : sympathique (combat ou fuite / fight or flight) parasympathique ventral vagal (rest & digest) et le freeze / shutdown (immobilisation, coupure) La culture du bien-être, en voulant parfois nous amener au  calme à tout prix, nous conduit en réalité à des formes de “shutdown”. Au lieu d’être dans une réelle présence apaisée, on finit par se couper de ce qu’on ressent, parce que cela va trop vite, parce que ce qui a besoin d’être processé n’a pas eu le temps de l’être. Par ailleurs, il serait irréaliste — et pas même souhaitable — de vouloir être dans un état de calme tout le temps. Notre système nerveux n’a pas été conçu pour ça. Il a été conçu pour nous permettre de nous adapter à des circonstances changeantes. Si ça remue en début de séance, ce n’est pas un échec Et si les tensions et les émotions qui surgissent quand vous entrez dans un cours de yoga ou de méditation n’étaient pas un signe que vous êtes « agitée »… …mais votre corps qui essaie de vous dire qu’il cherche ses points d’appui après une journée éprouvante ? Et si cette tension dans les épaules vous murmurait : « comment je peux déposer mes poids ». Et si ces larmes qui coulent n’étaient pas un signe de faiblesse, mais un passage — du mode hypervigilant vers la possibilité de se déposer un peu, en compagnie d’autres personnes (et d’autres systèmes nerveux), soutenue, vue. La question n’est pas : “Pourquoi je n’arrive pas à être calme ?”  C’est plutôt : “De quoi mon corps a besoin, là, maintenant, pour pouvoir se déposer un peu ? »

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