Être régulée, ce n'est pas être calme :
une confusion fréquente
Après une séance de yoga restorative, une élève me confie qu’elle a eu du mal “à se relâcher” et à trouver le calme. On entendait dans son partage la crainte « Peut-être que je n’ai pas bien fait » ou « pas comme il fallait ».
Quand je lui réponds que c’est justement intéressant d’observer ce qui a du mal à se poser, elle me rétorque : « Mais le but c’est d’être calme, non ? »
C’est une confusion que j’entends souvent, et qui mérite d’être éclaircie.
Calme ≠ régulation : ce qu’on cherche vraiment en yoga et en somatique
Non, dans un travail somatique (ou même en yoga), le but n’est pas d’« être calme ». Le but, c’est la régulation. C’est-à-dire : la capacité à rester en lien avec ce qu’on ressent et à s’ajuster à ce que la vie demande… en gardant de l’espace intérieur et du choix.
Dans mon travail, je reviens souvent à cette nuance : la régulation, ce n’est pas “ne plus rien ressentir”. C’est pouvoir sentir et pouvoir rester « en relation avec »… plutôt qu’être absorbé par ce que l’on ressent.
Souvent cela suppose d’être conscient, de respirer, de bouger avec ce qui est là pour le traverser et… revenir.
Pourquoi on confond “calme” et “bien-être”
L’industrie du bien-être nous a vendu une chimère. On nous a fait croire que si on pratique assez de yoga, si on médite tous les jours, si on “travaille assez sur soi”, alors on atteindrait un état de zen.
Dans ce calme, on imagine souvent qu’il n’y a plus de tensions, plus d’émotions « inconfortables », plus de pensées en boucle… Une sorte de hauteur où les choses ne nous atteignent plus.
Le problème ? Ce “calme” peut parfois ressembler à… une forme de coupure (déconnexion ou dissociation), plutôt qu’à une vraie présence.
Le risque : chercher le calme comme une forme de suppression
Tous les jours dans ma pratique, je vois des femmes qui s’excusent : de leur intensité, de leur colère, de leurs larmes, de prendre trop de place ou de déranger avec leurs émotions.
Des femmes à qui on a dit qu’il fallait être calmes — et à qui on propose des techniques pour cela.
Or certaines pratiques dites « de régulation » deviennent en réalité des pratiques de suppression (des émotions, ressentis, pensées…).
Régulation ou suppression : comment faire la différence ?
La régulation, ça ressemble plutôt à :
- Je peux sentir ce qui est là sans me faire happer
- J’ai un peu plus d’espace / de souffle / d’appui
- L’émotion monte, circule… puis redescend
La suppression, ça ressemble plutôt à :
- Je “me force à” être zen ou à ignorer ce que je ressens pour rester « concentrée » (une idée répandue chez les yogi.ni.s)
- Je me juge (“je n’y arrive pas”)
- Je deviens distante, absente, désintéressée
Régulation du système nerveux : une question de flexibilité, pas d’état idéal
La vraie régulation, ce n’est pas de rester dans un seul état idéal — en l’occurrence le calme.
C’est une question de flexibilité entre différents états internes, en réponse à ce que la vie exige de nous.
Quand on parle de régulation, on fait référence aux différents états du système nerveux :
- sympathique (combat ou fuite / fight or flight)
- parasympathique ventral vagal (rest & digest)
- et le freeze / shutdown (immobilisation, coupure)
La culture du bien-être, en voulant parfois nous amener au calme à tout prix, nous conduit en réalité à des formes de “shutdown”. Au lieu d’être dans une réelle présence apaisée, on finit par se couper de ce qu’on ressent, parce que cela va trop vite, parce que ce qui a besoin d’être processé n’a pas eu le temps de l’être.
Par ailleurs, il serait irréaliste — et pas même souhaitable — de vouloir être dans un état de calme tout le temps. Notre système nerveux n’a pas été conçu pour ça. Il a été conçu pour nous permettre de nous adapter à des circonstances changeantes.
Si ça remue en début de séance, ce n’est pas un échec
Et si les tensions et les émotions qui surgissent quand vous entrez dans un cours de yoga ou de méditation n’étaient pas un signe que vous êtes « agitée »…
…mais votre corps qui essaie de vous dire qu’il cherche ses points d’appui après une journée éprouvante ?
Et si cette tension dans les épaules vous murmurait : « comment je peux déposer mes poids ».
Et si ces larmes qui coulent n’étaient pas un signe de faiblesse, mais un passage — du mode hypervigilant vers la possibilité de se déposer un peu, en compagnie d’autres personnes (et d’autres systèmes nerveux), soutenue, vue.
La question n’est pas : “Pourquoi je n’arrive pas à être calme ?”
C’est plutôt : “De quoi mon corps a besoin, là, maintenant, pour pouvoir se déposer un peu ? »
